Fatigués de devoir rendre des comptes à des supérieurs rigoureux ? Écœurés de devoir non seulement encaisser le blâme de l'échec mais d'en plus en assumer les conséquences (monétaires ou en termes de plan de carrière) ?
Rassurez-vous, votre situation n'est pas désespérée. Il vous suffit de faire une école (plus ou moins) prestigieuse en gestion ou en finance, et vos soucis seront chose du passé !
Prenez Timothy Geithner, le secrétaire (américain) au Trésor de l'administration du président Obama. Voilà un homme intelligent qui entend son patron expliquer pendant des semaines que l'argent du public servira à stopper la débacle provoquée par les requins de la finance. Et qui s'en fait passer une sous le nez de la taille d'une montgolfière coincée dans une cabane : l'état renfloue la compagnie d'assurance AIG de 200 millions de dollars puisés directement sur les impôts des contribuables, et celle-ci refile immédiatement 165 de ces millions à quelques 300 cadres supérieurs de la compagnie. Autrement dit, vous avez coulé l'entreprise au point qu'elle en mendie l'argent des contribuables, veuillez accepter l'expression de nos sentiments les plus coûteux. Que fait monsieur Geithner ? Il en assume "l'entière responsabilité" : il n'avait pas vu venir et quand c'est arrivé il n'est pas allé assez vite pour l'empêcher en vertu de la loi nouvellement votée sur les primes par le gouvernement. Autrement le brave homme reconnait avoir coûté aux contribuables 165 millions qui sont allés enrichir 300 incompétents qui devraient être au chômage.
Vous si vous faisiez perdre disons 1% de cette somme à votre employeur et que vous reconnaissiez votre responsabilité, à votre avis :
- vous vous feriez seppuku ?
- vous mettriez votre CV à jour dans les langues les plus diverses et lointaines ?
- vous contacteriez votre banquier pour vérifier ce qui reste sur votre compte et l'emprunt qu'il consentirait à vous permettre pour rembourser ?
Timothy, lui, peut se permettre d'en prendre la responsabilité sans démissionner. On me dira que sa carrière politique ultérieure est terminée et qu'il fera partie des relégués du prochain remaniement. Certes. Mais il aura le temps de toucher son salaire d'ici là et de nouer des contacts. Parions que le brave homme n'aura pas à s'inquiéter de la faillite personnelle qui menace tant de ceux de ses concitoyens qui auront payés de leurs taxes sa magnifique "bourde".
Quelques semaines plus tôt au Québec, c'était monsieur Henri-Paul Rousseau qui venait s'expliquer au terme d'un tour de passe-passe éblouissant du gouvernement de la manière qu'il avait réussi à placer et à perdre un montant record des retraites des fonctionnaires. L'homme, superbe d'aplomb, nous explique du même souffle qu'il est responsable, mais que tout, absolument tout, peut s'expliquer par des éléments hors de son contrôle. La logique dirait en ce cas que le pauvre n'est responsable de rien, mais ce martyre de la finance tient à prendre ses responsabilités : il était le décideur, mais tout va bien. Et le gouvernement qui le savait avant les élections et qui niait tout sous les accusations d'un des partis d'opposition de renchérir puisque ce gouvernement était responsable du changement d'orientation de la Caisse : cela n'aura aucun impact à terme. Car bien entendu, le gouvernement qui avait été incapable (et c'est normal) de voir venir la crise financière, est par contre capable de prévoir que la reprise arrivera assez vite et assez fort pour nous sauver. C'est magnifique.
Mais monsieur Rousseau, dont la caisse s'est plantée plus fort que toutes ses concurrentes canadiennes, à prit ses responsabilités : il est partit de la Caisse de dépôt avant que tout cela ne se sache en ne pipant pas un mot, ce qui a sauvé le gouvernement en place qui est parvenu à garder le silence malgré la pression jusqu'aux élections, et s'en est allé à Power Corp, une compagnie qui fricote tellement avec le législatif que s'en est vaguement incestueux. Notons au passage que les successeurs de monsieur Rousseau qui ont du garder le fort - et le silence - pendant la période de transition ne seront pas trop à plaindre, le gouvernement y veille.
Voilà l'autre façon de prendre ses responsabilités. Garder le silence sur un scandale, faire profil bas et toucher ses trente deniers. Enfin bon, un peu plus que trente (380,000 $ CAD). Avec en prime un parachute doré.
Moi, j'en veux plus, des responsabilités comme celles-là. L'an prochain c'est clair, je me lance dans des études en économie. Je suis sûr d'être capable de planter les économies des autres moi aussi, avec la même nonchalance j'en suis sûr.
Ne nous faisons pas d'illusions, ils ne sont pas les premiers, ils ne seront pas les derniers. Et si tout ceci finit par filtrer, c'est aussi parce que des gens dont les intérêts divergent (l'opposition dans ces deux cas) ne laissent pas passer les mensonges de leurs "concurrents". L'équilibre de la société repose sur un savant dosage d'intérêts opposés. Avec cette crise mondiale, on a pas finit d'entendre de hauts dirigeants prendre leurs responsabilités et notre argent avec.
Côté pile : "La scène politique attirera toujours des aventuriers irresponsables, des ambitieux et des escrocs, on ne cessera pas si facilement que cela de détruire notre planète". Vaclav Havel tiré de Méditations d'été
et : "Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent jamais responsable". Stanislaw Jerzy Lec
Côté face : "Etre homme, c'est précisément être responsable. C'est sentir, en posant sa pierre, que l'on contribue à bâtir le monde". Antoine de Saint-Exupéry tiré de Terre des hommes